Ptites Poucettes
| Blogueurs | Nos invités Par

Les P’tites Poucettes – « Le monde sommeille par manque d’imprudence »

Pour la deuxième année consécutive, Sandra et Aurélie réalisent le pari un peu fou de traverser l’Europe de l’est en auto-stop en 28 jours. Après avoir rallié Istanbul en 2012, c’est sur la route d’Odessa que les P’tites Poucettes ont embarqué cet été. A mi-parcours, profitant de leur étape à Budapest, les deux amies se sont prêtées au jeu de nos questions.

Comment vous êtes vous rencontrées ? 

Sandra - On s’est rencontré sur un salon du livre à Saumur : je dédicaçais mon livre sur mon tour du monde et Aurélie accompagnait les auteurs de sa maison d’édition. On s’est tout de suite bien entendu. Mon livre lui a plu et elle m’a dit qu’elle avait envie de voyager. On était toutes les deux déjà parti loin mais on connaissait mal l’Europe.

Aurélie - On s’est vu trois fois et après une soirée bien arrosée on s’est dit : « Allez, on part en stop à Istanbul« . C’était un défi un peu fou mais que nous avons relevé aussitôt. En fait nous nous sommes rencontrées pour la première fois au mois de mai 2012 et nous sommes parties au mois de juillet sans que ni l’une ni l’autre n’ait l’expérience d’un voyage en stop.

Votre défi un peu « fou » est-il complètement improvisé ou vous demande-t-il quand même de l’organisation ? 

Aurélie - L’improvisation est un peu notre maître mot…L’an dernier nous n’avions d’ailleurs pas vraiment d’itinéraire prédéfini. Cette année, nous sommes quand même un peu plus organisées notamment parce que nous avons la contrainte de la date du retour. Les étapes sont plus réglées et nous avons beaucoup plus travaillé notre communication en amont, notamment à travers notre blog.

Sandra - L’an dernier, Aurélie était salariée donc nous avions également une contrainte « temps ». De façon un peu symbolique, nous avons décidé que notre voyage devait durer 28 jours, le cycle d’une femme.

Ce voyage est donc plus qu’un simple pari entre copines. Quel sens voulez-vous y donner ? 

Sandra - Il y a ce goût pour la prise de risque. C’est quelque chose que je défends tout le temps. La phrase de Brel « le monde sommeille par manque d’imprudence » est un peu mon credo. On passe notre vie à être frileux, à avoir peur, à reporter et le stop est le mode de transport qui semble le plus dangereux aux yeux des gens. Pour tout le monde c’est un truc des 70′s, pour les punks ou les « roots » et les hippies, mais pas pour des nanas citadines de 30 ans. Pour eux, c’est un non-choix de faire du stop alors que de notre côté, c’est une vraie démarche qui consiste à ne pas forcément faire du tourisme au travers de jolis endroits mais plus au travers de ce que nous en diront les gens.

Aurélie - C’est aussi un truc un peu militant de femmes. On veut montrer que nous n’avons pas besoin de nous « déguiser ». On fait du stop habillées normalement, avec nos petites robes, comme dans la vie de tous les jours. On sent d’ailleurs bien que l’on dénote parmi les autostoppeurs que l’on croise. Bien sûr, il y a aussi cette recherche de la rencontre avec l’autre en voyageant autrement.

Sandra - Faire du stop n’est pas juste un moyen. C’est vraiment une fin.

Avec l’expérience, avez-vous développé des techniques imparables pour être prises en stop ? 

Aurélie - Avant notre voyage de l’an dernier, nous n’avions jamais fait de stop. Nous partions donc de zéro. Mais aujourd’hui nous avons effectivement développé quelques techniques efficaces notamment pour choisir les endroits où tendre le pouce. Et puis il ne faut pas simplement rester assise au bord de la route. Il faut être active, parler aux gens, créer une interaction avant même d’être montée dans la voiture.

Sandra – Nous avons par exemple mis au point le « coucou-rétro ». Quand une voiture nous dépasse sans s’arrêter et qu’elle ne va pas trop vite, on essaie de jouer sur la culpabilité du chauffeur. On retourne rapidement la pancarte et on leur fait un « coucou rétro » pour que le conducteur puisse encore réfléchir et faire demi-tour.

Alors qu’à première vue, cela peut paraître risqué, n’est ce pas finalement un avantage d’être deux filles sur la route ? 

Aurélie – Il est certain que nous avons l’avantage de ne pas faire peur du tout. Du coup, toutes les catégories de gens s’arrêtent : des familles, des femmes seules, des hommes, des vieux, des plus jeunes…

Sandra – Hier, entre Vienne et Budapest, nous avons par exemple eu un très bel échantillon. Notre premier conducteur était un businessman qui s’ennuyait tout seul dans sa jolie berline. Ensuite nous avons eu un chauffeur de poids lourd qui nous a pris dans son 38 tonnes. Il a fallu que l’on se cache à la frontière parce qu’il n’avait pas le droit d’avoir des passagers. Enfin, nous avons fini la route avec une famille. C’est génial parce que ce sont des gens qu’on ne rencontrerait jamais autrement qu’en faisant du stop. Comme en plus nous avons du temps en lieu clos avec eux, ils nous racontent leur pays, leurs histoires.

On sent que cette notion d’échange est l’essence de votre voyage. Comment vous y prenez vous avec les conducteurs avec qui vous n’avez pas de langues communes ? 

Aurélie - On essaie d’apporter autre chose, on chante, on fait l’animation, on fait des films…Il se passe plein de choses dans la voiture avec nous. Si les gens ne parlent ni anglais ni allemand, nous avons aussi un petit guide de conversation. Mais celui-ci peut rapidement s’avérer inutile si la réponse n’est pas celle inscrite dans le livre…On a aussi notre carte de visite avec notre logo qui nous aide à expliquer notre démarche. Les petits cailloux que nous laissons à chaque personne que nous rencontrons nous aident aussi. On s’appelle Les P’tites Poucettes en référence au fait d’avoir le pouce levé au bord de la route mais aussi au conte de Charles Perrault.

Sandra - Chaque cailloux que nous laissons dans une voiture est un symbole de la pierre que ce chauffeur apporte à notre édifice, c’est à dire à notre destination. Dans la majeure partie des cas, nous arrivons à expliquer notre démarche grâce à ça. Et si la communication est vraiment difficile, et bien on simplifie en disant que c’est pour souhaiter bonne chance et ça fait toujours sourire les gens.

Aurélie - Le chant et les sourires sont des langues universelles.

Pourquoi les gens s’arrêtent-ils ? 

Aurélie – C’est une question que nous leur posons systématiquement. Tous les profils existent. Il y a des gens qui s’arrêtent pour avoir de la compagnie et puis il y en a d’autres, surtout des hommes, qui ont un côté plus paternaliste. Ils nous disent : « Mais vous êtes folles, moi je vous prends mais après vous arrêtez ! « . On leur répond que ce ne sont pas les premiers et que tout s’est bien passé jusque-là. Et si ça se passe encore bien avec eux, il n’y a pas de raison que ce soit différent avec le prochain.

Comment choisissez-vous vos destinations, Istanbul l’année dernière et Odessa cette année ? 

Aurélie - Un peu au pif. Je pense qu’Istanbul nous faisait un peu rêver. C’est un carrefour entre l’Europe et l’Asie. Pour Odessa, c’est un peu pareil, mais bien sûr un peu plus au Nord, pour ne pas traverser les mêmes pays et continuer à découvrir l’Europe.

Sandra - C’est intéressant parce qu’on apprend beaucoup sur les pays. L’an dernier, dans les Balkans, c’était drôle parce que dans chaque pays que l’on traversait, on nous disait que le pays voisin était dangereux. En Croatie, on nous disait « Ici ça va, mais en Bosnie il faut faire attention« . On s’est donc un peu inquiété et quand on est arrivé là-bas, on s’est habillé de façon un peu plus austère. En fait les gens étaient adorables et nous disaient : « En Bosnie, il n’y a pas de problème, mais par contre au Monténégro, ils ont des armes…« . Là encore, tout s’est bien passé. La même chose a eu lieu avec l’Albanie, la Macédoine, la Grèce, la Turquie…

Aurélie - C’est fou cette Europe qui se connait si mal même entre voisins. Évidemment, c’est compréhensible qu’ils aient un à priori puisque ce sont des pays qui ont été en guerre les uns contre les autres il y a encore peu de temps. Avec un passé aussi lourd, ils ont du mal à se faire confiance et nous trouvent donc utopistes et naïves de faire ce genre de choses. Mais nous on aime tout le monde ! 

Comment expliquez-vous l’engouement suscité par votre démarche ? 

Aurélie - Je pense que c’est dans l’air du temps. L’effet J’irai dormir chez vous et Nus et Culottés le montre bien. On s’inscrit dans une tendance à voyager autrement, un peu militante, de ne pas dormir dans des grands hôtels, de partager des voitures et d’avoir cette ouverture vers les gens.

Ce deuxième voyage a-t-il une saveur différente par rapport au premier ? 

Sandra - Oui parce que nous sommes plus confiantes. Au départ de ce second voyage, nous avons par exemple dû attendre longtemps pour trouver une voiture entre Berlin et Prague. Si ça avait été notre première fois, nous nous serions inquiétées et posées pas mal de questions. Mais comme l’an dernier ça a toujours marché et qu’on a eu 50 voitures, on sait qu’il faut être patiente et ne pas se décourager. C’est souvent au moment où l’on y croit le moins qu’une voiture s’arrête. On n’a pas peur, on sait ce que ça peut nous offrir comme rencontre et nous sommes plus détendues.

Votre plus belle rencontre ? 

Aurélie - Notre dernier conducteur l’an dernier. Nous étions à la frontière entre la Grèce et la Turquie et nous avions eu 49 voitures depuis le début du trajet. Une voiture s’arrête et on demande au conducteur où il va. Il nous dit « Istanbul« . Nous étions très heureuses. C’était la cinquantième voiture et nous touchions au but. Il était très drôle, urologue et joueur de flute. Il s’est arrêté sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute, en warning, sous l’orage, pour nous faire une démonstration de flûte traditionnelle turque…On s’est très bien entendu et il nous a fait découvrir Istanbul le lendemain. Nous sommes d’ailleurs toujours en contact avec lui. C’est quelqu’un qui nous a marqué. Mais ce n’est évidemment pas le seul…

Sandra - Plus tu voyages, plus tu te rends compte que tu t’habitues à tout, sauf aux rencontres. Les beaux monuments, les églises, les châteaux…c’est beau, mais ce n’est pas ce dont tu vas te souvenir. Ce qui nous marquera d’avantage ce sont toutes ces rencontres et anecdotes. C’est ce qu’on adore dans le voyage. En 28 jours, on n’a pas trop le temps de ralentir mais on aimerait pouvoir rester plus longtemps avec les gens. Tout voir c’est rien voir et ralentir est une tendance de voyage. Mais c’est un voyage qui est fait comme ça et dont on accepte les règles du jeu. On passe notre temps à construire et déconstruire.

Le retour à la vie « normale » n’est il pas trop difficile ? 

Sandra - Le retour est toujours difficile. Le voyage est une drogue. C’est une adrénaline que tu n’as pas chez toi. En voyage tout est toujours nouveau et excitant. Retrouver des contraintes alors que tu as touché la quintessence de la liberté n’est pas toujours facile. On parlait justement hier de repartir l’an prochain. On se rend compte qu’on aime vraiment ça. Il faut donc qu’on trouve d’autres pays à traverser, surement un peu plus au Nord, peut-être la Scandinavie ou Saint-Pétersbourg. On verra mais nous sommes déjà ravies de le refaire une deuxième fois.

Avec toutes ces voitures que vous avez essayées, avez-vous un modèle préféré ? 

Aurélie - On en plaisante souvent mais pas vraiment. De temps en temps on a très envie d’avoir la clim…A l’inverse, on a aussi refusé une voiture une fois en Macédoine parce que le siège passager ne tenait pas debout et qu’il n’y avait pas de ceinture…On tient à notre sécurité.

Trois conseils pour nos lecteurs qui voudraient vous imiter ? 

Faire confiance à son instinct et ne pas se forcer à monter avec quelqu’un qu’on ne sent pas, même si on en a marre d’attendre. Un autre s’arrêtera plus tard.

Choisir le bon spot. Il faut faire un peu d’analyse géographique et s’installer là où on a le plus de chances d’avoir des voitures qui vont dans la direction que vous recherchez. Il faut donc souvent s’éloigner un peu du centre-ville.

Il faut être enthousiaste et sourire. Donner envie aux gens de s’arrêter et leur laisser espérer une rencontre mémorable.

Nous vous souhaitons une bonne route et de belles rencontres ! 

Suivez les aventures de Sandra et Aurélie sur leur blog

Photos : Les P’tites Poucettes, liligo.fr

1 réaction

  • Haydée@Travelplugin Répondre

    J’adore, bravo les filles ! Il faut montrer l’exemple autant dans le fait de ne pas se cacher que sur le fait d’être écolos, super projet ! 
    Merci de partager votre expérience.